Lettre au Pape

LETTRE AU PAPE


(Adressée au journal Le Monde en 1995 et refusée par Henri Tincq)


 

Je suis un enfant de la colonisation. C'est à dire à la fois victime et heureux bénéficiaire de la conquête de mon pays par une grande civilisation.

L'histoire est remplie de ces visites dont vous honorent vos voisins.

Parfois, comme le raconte Eduardo Galeano dans Les veines ouvertes de l'Amérique Latine, ces visites sont une brutale agression, un épouvantable crime, et parfois, comme ce fut le cas en Tunisie, vous avez la chance de voir débarquer chez vous un poète qui vous fait aimer Bach.

Je remercie le ciel de m'avoir fait naître au bon moment. Le lycée Carnot était un magnifique établissement et la qualité de l'enseignement dispensé nous a permis, malgré le terrible soleil africain, de rivaliser avec nos camarades de Henri IV ou de Louis le Grand dans d'épiques concours généraux.

Non, je ne suis pas dupe de cet échange de bons procédés. J'ai servi l'Empire, et il n'a pas été avare puisque non seulement il me compte aujourd'hui parmi ses citoyens (naturalisé, on dit, j'espère que son intention n'était pas de m'empailler) mais il m'a permis de choisir mon métier, la vie que je veux mener et m'a même, avec une étonnante générosité, une assurance surprenante, confié des tâches assez importantes.

Le métier que j'ai appris me permet de dire aujourd'hui que l'Empire est malade.

Venant, comme André Chouraqui, de ces zones troubles où s'affrontent, se fécondent, se dissolvent nos identités juive arabe et occidentale (ou chrétienne), j'ai été très tôt frappé par l'importance des facteurs culturels et identitaires dans les différentes formes de pathologie que j'observais, tout comme mon éminent collègue Tobie Nathan.

Le génie de Lacan nous a apporté une formulation universitaire de ce que nous avions toujours su, c'est que le signifiant nous construit, nous habite, détermine et explique nombre de nos comportements, de nos mystères.

Lacan est allé même jusqu'à proposer un mécanisme d'explication de la psychose par une aberration fonctionnelle siégeant en un point précis de l'édifice psychique, ce point étant un signifiant-maître, le "nom du père".

Je ne pense pas qu'il soit nécessaire d'étayer mon affirmation. La maladie de notre civilisation est telle que certains préfèrent la nommer syphilisation.

Les manifestations de ce mal se sont tellement étendues, diversifiées, que nous sommes contraints à l'indifférence, à l'anesthésie, à la distorsion de nos perceptions pour pouvoir continuer à vivre sans devenir tout simplement fous (il y en a tout de même qui ont ce courage).

Ma thèse est double.

D'abord, je me suis appliqué depuis des décennies à construire des passerelles, qui sont devenues des ponts, entre les thérapies individuelles et les thérapies de groupes.

Rien n'empêche de soigner une civilisation, une société.

Ensuite, je pense qu'un des symptômes de ce mal est le morcellement, la dissociation, au sens où on l'entend dans la schizophrénie:

"Cette désagrégation peut se définir comme un désordre discordant des phénomènes psychiques qui ont perdu leur cohésion interne. On parle aussi de dislocation (Spaltung, en allemand) pour désigner ce trouble fondamental."

(Henri Ey. Manuel de Psychiatrie.)

D'où cette question fondamentale.

Qu'est-ce qui divise aujourd'hui Juifs, Chrétiens et Musulmans? (pour ne parler que des fils d'Abraham)

Qu'est-ce qui fait qu'ils ont perdu leur cohésion interne, qu'est-ce qui les disloque?

La réponse est étonnamment simple, au moins dans sa formulation.

La lire, la comprendre, c'est une tout autre affaire.

C'est Dieu.

Pas étonnant diront certains, c'est le maître du monde et rien n'arrive qu'il ne l'ait décidé.

Idiot diront d'autres, Dieu n'existe pas.

Aussi, pour éviter d'oiseuses querelles, je précise tout de suite que je parle du signifiant "Dieu".

"Saint François Xavier arriva au Japon en 1550 pour convertir les insulaires. Il lui fallait de toute urgence un nom japonais pour leur annoncer le vrai Dieu qu'ils devaient adorer. Son interprète, un Japonais récemment devenu chrétien, dès qu'il comprit son problème, lui suggéra une solution: Daïnitchi. Or, ce nom, dans le bouddhisme, désigne Bouddha identifié au Grand Soleil. Dans la prédication de saint François Xavier, «Bouddha Grand Soleil » créait les ciels et la terre, parlait à Adam, à Abraham, à Moshé, à Jésus... Les auditeurs de tels prêches avaient de quoi être surpris. Notre missionnaire s'aperçut de la confusion, élimina le nom de Daïnitchi de son discours et le remplaça... par quoi ? Pour ne plus se tromper, il choisit d'appeler Élohim du nom qui lui était donné à la fois en latin et en portugais: Dominus Deus. Mais ce nom, chaque fois qu'il le prononçait, soulevait l'hilarité de ses auditoires. Il finit par comprendre sa seconde erreur, plus grave que la première: Dominus Deus prononcé à la portugaise signifiait en sino-japonais Gros Mensonge. Cette fois, ce n'était plus Bouddha mais le Gros Mensonge qui se révélait à l'humanité, d'Adam à Jésus!"

(André Chouraqui. L'amour fort comme la mort.)

Pourquoi, alors que le français (langue admirable, langue qu'il faut défendre contre l'abêtissement qui l'assaille de tous côtés) a choisi de poser la question de cette façon: comment t'appelles-tu? comment s'appelle-t-il? pourquoi traduisez-vous les noms propres, pourquoi ne laissez-vous pas à Sitting Bull, à Jésus, leur nom?

Pourquoi avoir choisi "Dieu" qui n'est rien d'autre qu'une des formes grammaticales de Zeus?

Tout comme d'ailleurs God n'est qu'un des avatars de Wotan.

Pourquoi sinon parce que nous sommes toujours dans cette civilisation gréco-romaine, sous ce ciel peuplé de planètes comme Jupiter, Mars ou Vénus, que nous traversons le temps de notre semaine avec ces mêmes pensionnaires de l'Olympe, que la lettre juive est restée dans son enveloppe, et que je me demande si l'accusation fondamentale de l'Eglise envers les Juifs (ne pas avoir reconnu la messianité de Jésus) n'est pas tout simplement une projection (au sens psychanalytique du terme) sur un bouc émissaire de sa propre trahison.

Oui, si le Sauveur est déjà venu, les Juifs veulent le savoir.

Oui, si le Pape m'entend, s'il veut bien que je m'adresse à lui, je lui dirais ceci.

Si un inconnu peut te parler, si tu réponds aux humbles, sache que je voudrais connaître Jésus, lui, son enseignement, et sa bonne nouvelle.

Mais n'oublie pas que je viens du peuple du Livre, du peuple de la Lettre, et que je ne crois pas au Père Noël.

Jésus disait-il "Dieu" en s'adressant à son Père?

Et si tu te demandes, comme Saint François Xavier, comment tu vas Le nommer, sache qu'Il a plusieurs noms, mais que ta question Lui a déjà été posée par Moshé (et non pas Moïse):

" Mais s'ils me demandent quel est son nom, que leur répondrai-je?"

(La Bible. Traduction de Louis Segond.)

Tu trouveras ce passage dans Noms (et non pas Exode) 3, 13.

Et si tu veux quelque chose de plus court, rien ne t'empêche de faire comme nous, et de L'appeler tout simplement "le Nom" (HM).